Rencontre avec Christophe Daviau, domaine de Bablut (2/3)

Posté par oenos, le 30 mai 2010

De la lutte raisonnée à la biodynamie

Oenos : Votre domaine est en biodynamie et en bio ?

Christophe Daviau : On est en bio certifiée, mais je n’ai jamais demandé la certification biodynamie, parce que je ne m’en suis jamais vraiment occupé. 1993, premiers essais en biodynamie, 1996, conversion totale du vignoble. Pour trois-quatre raisons. Primo parce que l’herbicide, l’herbe brûlée comme on en voit aujourd’hui au printemps, ça m’a toujours rendu un peu malheureux, c’est de l’empoisonnement. Deuxième chose, sous deux volets, deux parasites de la vigne, fin de années 80, quand j’étais étudiant, étaient attaqués. L’un, le plus important, le botrytis cinerea, la pourriture noble, que nous on aime car elle nous donne les grains nobles.

Dans les années 1985-1995, les gens ne pensaient même pas pouvoir faire de vin s’ils ne traitaient pas anti-botytris, alors que botrytis n’était même pas considéré comme une maladie de la vigne avant les années 50. C’était considéré comme un accident climatique dû à un mois de septembre maussade. Il pleut pendant un mois, il y a botrytis, c’était une conséquence d’un accident climatique, mais ça n’était pas une maladie à combattre. Parce qu’autant mildiou, oïdium, phyllorexa, tous ces parasites sont arrivés du continent américain, et là la vigne, il a fallu qu’elle se défende. Elle ne pouvait pas se défendre d’ailleurs, c’est pour ça qu’il a fallu qu’on utilise des produits, des produits phyto et même naturels comme le souffre pour l’oïdium et le mildiou mais botrytis, il n’y avait pas à la combattre. Ça n’arrivait vraiment que les années de malchance.

Donc avant 1995 environ, pas de grains nobles ?

Il faut se mettre en tête qu’entre 1960 et 1980, c’est une période noire pour la viticulture, qu’il ne faut pas prendre en référence. Parce que ce sont des années où on a fait n’importe quoi. Les œnologues ont cru qu’avec n’importe quelle vendange, ils pouvaient faire du grand vin. On a cru qu’on pouvait tout réinventer, et heureusement, on a ramené l’homme à sa juste mesure. Ici, en Anjou, au XVIIème siècle, on avait les vins liquoreux les plus réputés de France.

Donc botrytis, c’était l’ennemi numéro un. C’est lui qui nous donne cette pourriture noble, et pourtant, on va lui taper dessus comme si c’était haro sur le baudet ! Donc ça, c’est un peu choquant quand on vient d’une région de liquoreux. Le deuxième truc, c’est l’araignée rouge. Pareil, avant les années 50, ça n’apparaissait pas au chapitre des maladies de la vigne. Je ne leur en veux pas, c’était la période qui était comme ça, tout le monde faisait ça. A la limite, même, ceux qui étaient les pires, c’était ceux qui étaient en avance ! C’étaient des années où on était content d’avoir des bagnoles qui consommaient 25l/100, d’avoir le Concorde… Finalement, la crise pétrolière nous a ramené un peu les pieds sur terre. Donc l’araignée rouge n’était pas considérée comme une maladie de la vigne parce que la population de l’araignée rouge était équilibrée par son prédateur naturel, les typhlodromes, qu’il y avait partout. Il a fallu qu’on utilise des insecticides sur ce qu’on appelle des vers de la grappe (cochylis) pour détruire ce prédateur naturel et que l’araignée rouge se développe sur la vigne et plombe le feuillage. Donc par la suite, on a été obligé d’utiliser les acaricides.

Moi je suis arrivé ici fin 1989, début 1990, on est passé en lutte raisonnée en 1991, justement parce que la lutte raisonnée prenait en compte déjà ce problème de typhlodromes. On commençait à avoir des comptages de typhlodromes par l’ESA (Ecole Supérieur d’Agriculture située à Angers), il y en a un qui s’appelait californicus, qui vit dans le sol, et les pyri qui vivent dans l’écorce. Le parathion méthyl et le parathion éthyle, deux saloperies aujourd’hui interdites, étaient pulvérisés en acaricides. Et il n’y a pas plus dégueulasse que ça. Vous douchez un lièvre ou une perdrix avec cette merde, ils meurent dans l’heure. Et les mecs, ils préparaient leur bouillie en fumant leur clope, et après ces mêmes mecs, ils ont le cancer de l’intestin, et ils sont là « Ah non, bio c’est une bêtise! ». C’est dingue !

Il y avait donc les herbicides, ces deux luttes contre ces « maladies ». Alors que si on regardait dans les bouquins 50 ans avant, on se dit, si aujourd’hui on est obligé de faire ça, c’est qu’on fait un truc qu’ils ne faisaient pas avant, ou qu’on plus ne fait un truc qu’eux faisaient, mais il y a forcément un truc qui a changé ! Avant, il n’y avait pas de problèmes, aujourd’hui, on en a pas… Et puis il y a aussi que, en 1988, tous les vins qui avaient été traités par le sumisclex un anti-pourriture, ont été interdits à l’exportation. Parce que la matière active s’appelait la procymidone, et les chercheurs ont trouvé qu’elle était cancérigène. Donc tous les vins avec des traces de procymidone, interdits. Bon après ils ont trouvé que, à la dose bue pour être dangereuse, la personne aura plus de soucis dus à l’alcool, mais bon.

La question c’est : que vient faire une molécule de synthèse dans le vin que je vais tendre à des gens pour qu’ils se régalent. C’est moi qui l’ai fait, c’est un peu mon bébé, comment je peux vivre avec le fait qu’il peut être cancérigène pour ces gens là ! La question, c’est de savoir si on peut vivre avec ça, moi, par faiblesse, j’ai dit non ! Donc là on était plutôt en lutte raisonnée, et je pense que la lutte raisonnée, c’est une bonne chose si c’est la première étape de la réflexion, ce n’est pas une fin en soi. Ça a un intérêt parce que là c’est la raison, j’arrête pour réfléchir, je faisais d’une façon systématique et idiote, je m’arrête, je réfléchis pourquoi je suis ici, pourquoi je fais ça. La lutte raisonnée, c’est la lutte intelligente, avant c’était la lutte idiote, là on lutte intelligemment, c’est-à-dire qu’au moins, je fais les choses plus intelligemment.

On comprend bien le passage en lutte raisonnée, en lutte « intelligente ». Et quand avez-vous également adopté une démarche biodynamie ?

En fait, avant j’ai vécu en Australie, de 1985 à 1987, et là-bas, c’était le renouveau du surgreffage. Je vois faire ça là-bas, j’en avais fait un peu parce que ça m’avait amusé. Et puis j’arrive ici, avec en tête l’adéquation terroir-cépage, je me dit que ce coteau de Grandpierre, avec du Beaujolais du Gamay dessus, c’est de la connerie. Donc mon père, bon… Enfin il a quand même été sympa parce que c’était une idée quand même assez farfelue. Ma vigne elle est grosse, elle est toute en feuilles au mois de juin, je la casse complètement et je laisse juste un bout de tronc, comme en hiver, et je greffe un truc. Tous les feuillages au milieu du rang par terre, prêts à être broyés, et puis il reste un petit bout de machin avec un pansement. Mais il m’a laissé faire. Tout le monde me prenait pour un con. Aujourd’hui, c’est financé par l’Europe…

Et en 1991, je me dis, tout ce coteau de Grandpierre, c’est un terroir à Chenin, c’était du Chenin autrefois, il faut faire du Chenin, moi j’ai vu faire du surgreffage, je vais me renseigner pour faire du surgreffage là-dessus, et changer de cépages, ce Gamay le transformer en Chenin. Je me démerde, je trouve des Mexicains, les spécialistes pour faire ça. Ils arrivent, moi je fais le coq un peu, ils me disent : « Il faut conserver les bois comme ci, comme ça » « Oui, oui, je sais, j’ai vu » je les avais mis dans la chambre froide – mon cousin était pépiniériste en plus – ils téléphonent « On est là, on arrive dans 2 jours ». Je sors mes bois, je les mets à tremper, dans le même sens, pour qu’ils soient bien verts et tout ça, moi je coupe, je me dis que c’est bien parce que ça pissait la flotte. Les gars arrivent, et là « seco, seco, seco… ». Le lendemain, ils se barrent, n’ayant pas pu faire le truc car les bois avaient été mal conservés. Donc là tu regardes tes pompes, quand les mecs se barrent, toi, tu ne fais plus le coq et tu te dis bon voilà, j’ai commencé par un échec, les échecs c’est formateur aussi donc voilà. Parce que finalement tout a du bon dans la vie.

Certaines personnes entendent parler du fait que j’ai voulu faire ça et que finalement ça n’a pas marché, donc elles ricanent et elles avaient raison. Mais du coup, un mec un peu farfelu qui venait juste de s’installer, Mark Angeli, m’appelle et me dit « Voilà, j’ai su que vous vouliez faire du surgreffage. Moi, ça s m’intéresse, j’ai une parcelle qui est trop petite pour pouvoir faire ça seul. ». Ça m’intéressait s’il pouvait faire ça avec moi, avec nos deux parcelles, on pouvait étaler le chantier sur deux ans, c’est une question de finance aussi, ça divise la note en deux. Donc on fait ça. 1992, des bois bien conservés – j’avais retenu la leçon ! – les Mexicains arrivent, ils font le greffage, ça marche du feu de Dieu.

Mark Angeli, lui en biodynamie, essaie de me convaincre de la biodynamie. Du coup, on avait commencé à gratouiller le sol de Grandpierre, je lui ai dit « Ecoute il y a trois hectares, on essaie pour voir, comme au poker ». Donc premiers essais en biodynamie sur 3 ha en 1993. Et trois ans après, on convertissait l’ensemble du vignoble. Donc il y a ce phénomène presque de rejet de la lutte chimique, et cette rencontre avec Mark, qui va plus que dans le bio, va dans la biodynamie. Voilà un peu l’historique de la biodynamie. C’est-à-dire qu’on a été biodynamie avant d’être bio. Alors que les mecs souvent, ils sont en bio, et après poussent un peu plus loin en biodynamie. Nous on y est allé directement, pour éviter de mourir idiot, on a démarré par du pragmatisme, par un essai sur 3 ha. Après les autres me disaient « Alors ça marche ? », je leur répondais : « Déjà, la vigne, elle est pas morte ! » C’est déjà un bon point ! Et puis finalement, elle était belle, en bonne santé.

Lire suivant

Lire précédent

Mots-clés :, ,

Vous pouvez laisser un commentaire.

Commenter