J’aimerais qu’il soit mon cousin, Germain…

Posté par Eva ROBINEAU, le 3 mars 2011

Oui j’aimerais qu’il soit mon cousin, Thierry Germain. Pas parce qu’il a été élu par la Revue du Vin de France vigneron de l’année 2011, et que quand même, c’est un peu la classe. Non, juste parce que c’est bon. Et que même Germain, mon cousin, pourrait aimer la Marginale.

Hier, j’ai ouvert une bouteille de vin avec mon cousin, Germain. Germain, il ne s’y connait pas vraiment en vin. Enfin, il aime bien en boire du vin, mais bon, il dit qu’il connait pas grand chose au vin, Germain. Et surtout le vin rouge, il ne sait pas vraiment pourquoi mais des fois, c’est âpre, c’est un peu fort, des fois carrément acide, alors, il n’aime pas trop. En même temps, son vin, il le prend souvent en grandes surfaces, plutôt à 3 ou 4 euros. Mais il ne voit pas vraiment l’intérêt de mettre plus, ils sont tous pareils les vins. Ce n’est que du vin.

Alors bon, quand je décide de lui faire goûter la Marginale, un Saumur-Champigny de chez Thierry Germain en 2008, je me dis qu’il va falloir faire l’impasse sur le côté biodynamie et cheval dans les vignes. Tout ça, ça me passionne, mais lui, je vais le bassiner plus qu’autre chose à lui parler de ça. Et après tout, il faudrait peut-être que je lui fasse goûter le vin avant de commencer à parler, non?

Hop, la Marginale est en carafe depuis une heure. On s’installe tranquillement.

« Bon, je vais te faire goûter un très bon Saumur-Champigny ! »

« Oh… Mouais, je suis pas fan du Saumur-Champigny… J’en ai bu plein mais c’était acide un peu, pas très bon. Bof. »

« Hum, bon, attends d’avoir goûté à CE Saumur-Champigny ! »

« Vas-y, verse m’en un verre, je veux goûter. »

« Attends, avant de servir les verres, pose simplement ton nez au-dessus de la carafe. »

« Bah, ça va sentir le vin, comme d’habitude ! »

« Non, non, non, essaie pour voir. Allez. »

Germain, l’air peu convaincu, avec une moue de « qu’est-ce qu’elle chiante avec son vin », approche son nez de la carafe.

« Whaaaou, pu****, qu’est-ce que ça sent? »

« Le tout ce n’est pas de savoir ce que ça sent, mais si ce que tu sens te plaît. Tu aimes cette odeur? »

« Ah oui beaucoup. C’est bizarre, c’est pas comme d’habitude, ça sent vraiment bon. »

Ouf. On continue. Je sers la Marginale dans nos deux verres, des verres à dégustation. Passée l’étape du « Oh, ils sont jolis tes verres » et mon envie de lui dire que oui, du vin, ça ne se pouvait pas se boire dans un verre à moutarde, et que les verres à dégustation ne sont pas fait que pour être jolis, et… nooooon Germain, ne boit pas tout de suite, j’invite Germain à poser son nez sur le verre et à sentir.

« Alors, qu’est-ce qu’il faut que je sente? »

« Non Germain, je ne sais pas ce qu’il faut sentir. »

« Bah si, toi, tu t’y connais… »

« Euh, s’y connaître est un bien grand mot d’abord. Et ensuite, nous avons chacun nos références. Si un vin te fait penser à la banane (enfin, là, quand même, j’espère pas) et moi à la tarte à la framboise, c’est comme ça. »

« Attends, on peut sentir des trucs aussi différents dans le vin? »

« Bon, j’exagère hein, mais l’idée c’est que tu peux sentir ce que tu veux dans le vin. Ce sont tes références. C’est personnel. Subjectif, on est dans le registre de l’émotion quasiment ! »

« Hein? »

« Ouais, bon vas-y, sens. Tu aimes? »

« Oh lalala, oui ça sent super bon dis-donc !  »

Et oui, effectivement, il a raison Germain. Le premier nez est plein de fruits, des fruits légèrement confits, tout cela est très rond, très charmeur. Ensuite, le charme se dissipe peu à peu, on sent le vin, on devine ce côté typique, tuffeau, de certains Saumurs. Un nez dont je ne me lasse pas, tellement charmeur, tellement agréable… C’est bon, avec ça, Germain, il va tomber.

« Prends bien le temps de sentir ton vin surtout, laisse-le s’aérer dans ton verre et te dévoiler tous ses arômes. »

« Ouais mais j’ai quand même envie de le boire… J’ai le droit? »

« Mais bien sûr, je ne suis pas une tortionnaire quand même ! Allez, goûte ! Mais là aussi, laisse le s’aérer dans ta bouche et te dévoiler ses arômes. »

Première gorgée. Je n’ai pas peur, mais presque.

« ………. Oh…… Bah……..Je m’attendais pas à ça…… C’est quoi déjà? »

« Un Saumur-Champigny du domaine des Roches Neuves. Tu aimes? »

Germain hoche la tête, et reprend une gorgée de Marginale.

« Bon……. C’est super, j’ai l’impression que c’est la première fois que je bois du vin comme ça… C’est bon quand même… »

Oui c’est bon. C’est charmeur, c’est soyeux, c’est équilibré, c’est bien fait. On retrouve ce côté tuffe typique, mais très léger, pas trop marqué. C’est fin, ça tapisse la bouche de fruits mûrs mais sans sucres ajoutées. Soyeux. Je me régale. Qu’est-ce que c’est bon !

Et Germain aussi aime. Et me tend son verre.

« Ah ouais vraiment j’adore. C’est marrant, ça change vraiment des rouges que j’ai pu goûter avant. »

« Et c’est bio. »

« Hein? Ah… Je croyais que les vins bio sentaient pas bon. Et qu’ils étaient pas bons. »

« Tu viens d’avoir la preuve que non. »

« Ouais… Remarque c’est peut-être pas très important qu’il soit en bio. »

« Euh… Pas tout à fait… Comment dire… On en reparlera un autre jour si tu veux bien Germain ! »

« Autour d’une aussi bonne bouteille je veux bien ! Mais attends, tu l’as payé combien ? »

« A ton avis? »

« Je sais pas… Mais cher! »

« Si je te dis que je l’ai payé plus de 20 euros… »

« Hein? Nooooon, t’es pas sérieuse… Oh pu****, ça fait super cher ! T’es folle de mettre ce prix-là dans une bouteille ! C’est que du vin attends ! »

Soupir.

« Non Germain, justement, ce n’est pas « que du vin ». Je te passe le paragraphe sur le fait qu’il ne travaille pas comme tous ceux qui font les piquettes à 3 euros que tu fais en supermarchés, et que ça, ça a un coût. Allez, je te passe tous les détails techniques. Mais là Germain, on vient de boire quelque chose d’exceptionnel, on partage ensemble un très bon moment ensemble, tu ne trouves pas? »

« Bah si mais… »

« Réfléchis bien. Quand tu sors dans n’importe quel bar avec quelques potes et que tu paies une tournée, tu t’en sors pour aussi cher non? »

« Ouais… »

« Et tu n’auras bu que de la bière très très moyenne. Là aussi tu auras partagé un bon moment avec tes potes, mais que te restera-t-il de ce que tu auras bu? Rien. Alors que là, tu te souviendras de ce vin. Pas forcément tout de suite de l’appellation, du domaine, de l’année, c’est pas grave, au moins tu te souviendras que tu as bu quelque chose de fabuleux. Et puis, ta bouteille à 24 euros, avec disons 6 verres dedans, ça ne te fait que 4 euros le verre si tu réfléchis bien. Tu la paies combien ta bière tiède? »

« Euh… Quelque chose comme ça ouais… Mais bon, ça veut dire que tu ne peux pas en boire beaucoup ! »

« Est-ce un mal? Tu bois moins, mais mieux! Tu es dans une approche plaisir, tu cherches moins la quantité. »

« Ouais… T’as pas tort. »

« Bon, sur ces bonnes paroles, la Marginale est un peu seule là non, tu en veux un peu encore? »

« Et comment ! »

Voilà, l’histoire ne dit pas si Germain a bien retenu le nom du domaine, ni même l’appellation. L’histoire ne dit pas non plus s’il se décidera à arrêter d’acheter ses bouteilles à 3 euros tout de suite. Mais il a vu ce que ça pouvait donner, un bon vin, bien fait. Il l’a charmé mon Germain, Thierry Germain, avec son vin soyeux, élégant et gourmand. Après, tout n’est qu’affaire de temps et de patience. Et d’autres bouteilles aussi belles dégustées en sa compagnie. Et un jour peut-être, un jour, j’oserais lui parler de ce fameux « bio ». Un jour. Pour le moment, laissons-le prendre du plaisir avec le vin. Tout simplement.

PS : Cette histoire n’est que pure fiction, Germain n’est pas mon cousin, ni même issu de germain. Par contre, la Marginale est bien réelle, et réellement bonne. Et je pense que c’est avec des vins comme ceux-là que tous les Germains pourront petit à petit apprendre à savourer le vrai bon vin.

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9 Commentaires pour l'article “J’aimerais qu’il soit mon cousin, Germain…”

  1. Olif :

    J’aime bien, quand tu fais de l’oenopédagogie, Eva. On peut s’inscrire à tes cours particuliers, Maîtresse?

  2. Lionel caviste :

    Des dégustations de chinon
    Raffault, Baudry la grille etc …

  3. Fred Bekaert :

    « .. Tout ça, ça me passionne, mais lui, je vais le bassiner plus qu’autre chose à lui parler de ça. Et après tout, il faudrait peut-être que je lui fasse goûter le vin avant de commencer à parler, non? »

    Ici la réalité peut à coup sûr dépasser la fiction : quand le vin est bon (et la Marginale l’est incontestablement), il parle de lui-même !

  4. david du bicephale :

    oui, j’ai la meme approche du vin avec les « vraies » personnes autour d’une bonne bouteille.
    pas de technique, juste du plaisir, mais je suis toujours dispo pour parler de terroir et de bio s’ils s’y interesse…
    le principal est le vin qui catalyse les emotions!

  5. Eva :

    @Olif Il n’y a que peu de places, il faut réserver très vite… Suis très prisée ;)
    @Lionel Il y a bcp de choses à faire découvrir à notre Germain !
    @Fred Oui, c’est ce que j’ai voulu montrer : on peut faire aimer le bon vin en passant d’abord par l’approche plaisir. Le discours viendra plus tard, quand Germain aura été contaminé par le virus du bon vin ! :)
    @David : Oui, la notion de plaisir est essentielle, ne jamais l’oublier ! Et si on veut faire découvrir de bons produits à des néophytes, il faut oublier l’approche technique, dans un premier temps. Du plaisir bordel ! :)

  6. Jean-Charles :

    Très très belle approche hédonique de la dégustation … Souvent difficile à faire comprendre dans la réalité mais pourtant tellement importante.

  7. Vendredis du Vin et du Chocolat #33 : faire Phidias du passé… | Oenos :

    [...] Bon alors, comment dire… P-a-r-f-a-i-t ! Le mi-cuit est moelleux et fondant comme il faut, et l’accord avec Phidias est parfait. Je soupçonne même Céline d’avoir assemblé Phidias en mangeant un mi-cuit au chocolat… Je crois que Germain aussi aurait aimé (si vous vous demandez bien ce que Germain vient faire là-dedans, veuillez vous reporter au billet précédent). [...]

  8. Eva :

    @Jean-Charles Oui un peu difficile à faire comprendre parfois, mais je ne désespère pas d’y arriver avec les Germains les plus ouverts d’esprit ;)

  9. Des bulles de Montlouis pour mon Germain… | Oenos :

    [...] est-ce qu’il faut s’y connaître en vin pour l’apprécier, le vin? Alors Germain, il a goûté du Germain la dernière fois. Il a plutôt été surpris. Et dans le bon sens. Après le prix, tout ça, ça [...]

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