De l’Alsace et du vin en général.

Posté par Eva ROBINEAU, le 6 novembre 2013

Je croyais connaître l’Alsace. Et je me suis pris une énorme claque.

Je ne suis qu’une toute petite dégustatrice. Ma connaissance des vins d’Alsace se limitait, comme pour beaucoup de personnes, à la découverte des 7 cépages clés d’Alsace et au fait de savoir les reconnaître et les différencier, dans les grandes lignes. Ça pue le litchi? Gewurztraminer ! Ça pétrole? Riesling ! C’est hyper léger, limite plat ? Pinot Blanc !

Franchement, j’exagère à peine. Et va faire un tour dans le rayon vins d’Alsace de ton supermarché si tu ne me crois pas.

Alors bien sûr, au fil de mes découvertes, j’avais eu des coups de cœur, certains vins m’avaient déjà marquée plus que d’autres. Plutôt dans la catégorie bio, biodynamie ou nature. Déjà, j’avais senti et détecté quelque chose de différent. J’avais par exemple redécouvert des cépages comme le Sylvaner ou le Pinot Gris, admirablement bien travaillés pour n’en extraire que les arômes les plus intéressants. J’avais goûté quelques uns des 51 Grands Crus d’Alsace et découvert des canons formidables. J’avais applaudi les vins secs, sans sucres résiduels qui me parasitent le palais et m’écœurent au point de ne pas vouloir en boire.

Oui il y avait quelque chose.

Mais une fois de plus, c’est la rencontre avec ces femmes et ces hommes qui font et vivent le vin qui chamboule tout. Et me chamboule.

Il y a quelques jours, avec de braves compagnons de Saint-Glou, nous avons été accueillis par plusieurs vignerons alsaciens, avec des vins et des personnalités bien différents. Mais avec en commun la volonté de faire bien et propre, l’amour de l’Alsace et de leurs terroirs.

Le terroir.

Terme galvaudé, utilisé par tous jusqu’au vomissement (« Si Lestac est mon nom, Bordeaux est mon terroir » Baron de Lestac) (c’est à pleurer quand même, ou à gerber, au choix)(d’ailleurs, ce Bordeaux, c’est personne). Non, le terroir ça ne devrait pas être pas une peinture magique qui sert à vendre de la merde et à faire accepter des goûts immondes. Non tu ne peux pas parler de terroir quand tu mélanges différents vins, de différents viticulteurs et de différents terroirs, et que tu massacres tout en cave. Non, cela ne rendra pas meilleur ton jus dégueulasse.

Non, le terroir, c’est bien plus que cela. Je ne sais même pas si j’arriverais à vous le retranscrire ici, le terroir, ça se vit plus que ça ne se raconte, ça se ressent plus que ça ne s’explique. Le terroir, c’est une vigne, un sous-sol, une exposition, un millésime, un travail du sol, un choix dans le type de viticulture à conduire, tout ce qui rend un vin si unique. Et en Alsace, la diversité des sous-sols est immense, grandiose. Alors quel dommage de voir cette diversité réduite à néant par des goûts grossiers et des sucres résiduels flatteurs…

Pourtant, on commence tous par une introduction à l’Alsace par le cépage. Mais elle est trompeuse. Facile, mais trompeuse. Se limiter aux cépages reviendrait à goûter du Coca, du Fanta, du Schweppes, du Canada dry. Des goûts uniformes et constants. Oui c’est sûr, c’est plus facile de mettre en avant des cépages hyper typés plutôt que d’expliquer les différents terroirs. Oui, ce sont des repères plus faciles à appréhender pour le consommateur lambda. Mais qui y gagne vraiment? A qui cela profite-t-il? Les grosses artilleries seulement, et dans une logique à court terme. Qui se permettent de vendre des vins qui se ressemblent tous, avec des caractéristiques gustatives putassières, en réalisant des bénéfices monstrueux sur des produits bas de gamme et caricaturaux. Et ce n’est pas ce qui nous sauvera, que ce soit pour le vin ou pour bien d’autres choses.

Alors peut-être que le cépage peut être une porte d’entrée vers le vin, mais vite, très vite, il faut s’en défaire. Se concentrer sur l’humain et le terroir.

J’admire les vignerons depuis longtemps, mais ils sont encore montés dans mon estime avec cette Saint-Glou en Alsace. C’est plus qu’un métier, pour certains, c’est quasiment un sacerdoce. Défendre la typicité de la terre que l’on foule des pieds, défendre la variété incroyable des terroirs alsaciens, plaider pour une viticulture responsable et un simple accompagnement du vin en cave, combattre l’uniformisation des vins, des goûts, du monde. Être fier de sa différence.

Pourtant en trois jours, on n’a pas vraiment le temps de tout voir, tout faire, tout comprendre. Mais on comprend que si le vignoble veut être tiré vers le haut, les choses sont bien plus complexes que une simple question de sucres résiduels. Des vins trop peu chers, bradés, de piètre qualité, des goûts stéréotypés attachés aux cépages comme le sparadrap du Capitaine Haddock, de trop gros opérateurs aux méthodes peu saines dans un vignoble pourtant précurseur en matière de bio et de biodynamie.

Bref, tout ça pour dire quoi? Pour crier à l’importance fondamentale de l’humain et du terroir, en Alsace et bien au-delà. L’humain est celui qui guide la vigne, en tire le meilleur et nous permet d’apprécier au plus juste la richesse de ce terroir dont il est si fier. Le talent du vigneron réside dans cette capacité à faire abstraction des goûts mondialisés et à tirer le meilleur de la vigne qu’il possède. Quoi de plus beau que de voyager, verre après verre, entre les millésimes, les terroirs, les différentes minéralités. Quoi de plus beau que de le faire en présence de la main qui l’a guidé, ce vin, qui l’a attendu, l’a chouchouté, l’a préservé, pour finalement, le partager.

Alors oui, prenez le temps de voyager entre les différents terroirs, prenez le temps de goûter, d’appréhender ces vins, de sentir leur particularité. Je suis incapable aujourd’hui de différencier le si grand nombre de terroirs alsaciens, mais dans ceux que je goûte, certains me parlent. Énormément. J’en tire un sentiment, parfois même un bouleversement. Je manque de mots pour décrire et essayer de faire comprendre ce qui se passe là, à ce moment-là, dans mon palais. Et qui touche l’émotion, le cœur. La tension, la fluidité, l’acidité d’un vin me bouleversera tandis que je serais moins sensible à ce vin car j’y ressentirais une minéralité plus chaude. Mais là, c’est une question de goût. Et les possibilités sont infinies.

L’Alsace est belle, ses vignerons sont grands, leurs vins aussi. Dans le désordre, nous avons eu la chance de rencontrer Jean-Michel Deiss, incontournable, personnage polémique, ayant tendance à susciter l’admiration ou la détestation, mais d’une sincérité sidérante; Jean-Pierre Rietsch, fin tireur adepte des vins élégants, droits, directs, comme lui; Jean-Pierre Frick, le militant, orateur passionné, pourfendeur de l’Alsace, du vin, du vrai; Christian Binner, le plus sympa des terroiristes, fier de ses terroirs et constructeur de l’avenir; et puis encore Patrick Meyer, Laurent Barth, Hubert Hausher, Catherine Riss, Lucas Rieffel, Yann Herr. Beaucoup de personnages, de personnalités et donc de vins différents. Mais une fierté commune de faire du vin d’Alsace et une volonté de respecter la vigne, le raisin, le vin, l’humain.

Finalement, on ne ressort pas indemne d’un tel séjour. Marqué par les réflexions, les efforts, l’amour de ces vignerons sur ce terroir si unique qui est le leur. On aurait envie de pleurer en entendant la pub du Baron de Lestac le lendemain, de crier à l’injustice face la perversion du système, l’uniformisation du goût et des plaisirs à boire, qui mène tout le monde vers une catastrophe économique et humaine. Voilà, ce long article décousu et répétitif pour dire ça.

Alors merde, arrêtez d’aller acheter vos merdes au supermarchés, faites confiance à des personnes foncièrement humaines qui par passion se sont penchées sur leurs terroirs, ont trouvé les moyens de les laisser s’exprimer au mieux dans leurs vins, de donner un bout de terroir dans une simple bouteille, de donner à celui qui le boit une véritable expérience.

Alsace, sois fière de tes terroirs. Sois fière de tes vins. Sois fière de tes hommes.

Et par pitié, arrête de te brader.

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6 Commentaires pour l'article “De l’Alsace et du vin en général.”

  1. zaepffel :

    un billet qui fait bien plaisir aux alsaciens que nous sommes :D

  2. Patrick Böttcher :

    A côté de ça, le cormoran, le soir, au-dessus des jonques, il peut aller se coucher… !

  3. Patrick Böttcher :

    Eva,
    tu as su dans ton résumé ne pas te mettre en avant dans un exercice de style…
    … tu as su ne pas voir de match, là où il n’y en a pas, tu as su mettre en évidence que tous ces vignerons ont cette même obstination de la valorisation de leurs terroirs, de leurs différences, quelque soit le chemin qu’ils prennent pour y arriver, qu’il soit paysan, traditionnel, entrepreneur, bio, bioD ou naturel. Il y aurait fort encore à discuter sur l’énorme respect mutuel qu’on ces acteurs entre eux, malgré leurs divergences.
    Un énorme merci pour cela !

  4. seb :

    L’humain fait partie du terroir chère Eva, il en est indissociable, sol sous sol, exposition, climats ne sont rien sans l’homme ou la femme qui les travaillent (et je suis persuadé que c’est ta conviction !)

  5. Christian Boulard :

    Un bel hymne et un vibrant hommage aux vignerons et « terroirs » d’Alsace qui en ont bien besoin.
    Merci à vous !

  6. Seb59 :

    Je découvre ton post avec du retard mais merci pour ce témoignage passionné et ta fronde contre les produits standardisés. C’est ça le vin, la diversité, l’expression d’un lieu. Et si le cépage se retrouve (parfois) facilement, c’est tout ce qu’il y a autour qui fait la grandeur ou l’émotion d’une bouteille.
    Bonne année 2014, pleine d’authenticité.

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