« Non, c’est Madame qui goûte »

Posté par Eva ROBINEAU, le 14 octobre 2014

Parce qu’il n’y a apparemment pas que la Manif pour tous qui est restée bloquée quelques siècles en arrière. J’exagère un peu. Pas pour la Manif pour Tous.

Car dans la vie d’une femme, même en 2014, il y a ces petites choses désagréables, ces petites choses qu’on aimerait bien voir un jour évoluer. Parce quand même, mesdames et messieurs les serveuses / serveurs, est-ce vraiment compliqué de considérer qu’à table, les femmes aussi boivent du vin? Mieux, qu’elles choisissent aussi le vin?

Le bonheur selon Ze BarLe bonheur selon Ze Bar

Ce week-end, petit tour par la Rochelle, ville portuaire magnifique où il fait bon se balader et flâner au soleil. L’un de ses atouts non négligeables est le bar à vins / restaurants Ze Bar, doté d’une belle carte des vins et d’un menu simple mais frais et fait maison, aux prix abordables et au service adorable. Ici, le service est convivial mais pas familier, de très bon conseil et égalitaire dans le service. Oui, et ça, ça fait une sacrée différence avec un autre type de service. Exemple d’un sexisme ordinaire.

Flânant tardivement dans les rues rochelaises, nos ventres commençaient à crier un peu famine. Entre les restaurants à touristes à la carte trop longue pour être honnête (moules-frites-huîtres-pizzas-chili-con-carne-plombier-carreleur) et les restaurants placardés du nom d’un chef rochelais omniprésent en ville, notre choix se porta sur l’un de ces derniers, malgré les mises en garde du Doc. Car quand même, on avait sacrément faim.

Le service y est disons, classique. Très. A l’ancienne quoi. C’est-à-dire qu’on te propose de te débarrasser de ton manteau, c’est-à-dire qu’on tire ta chaise pour que tu puisses t’asseoir, c’est-à-dire que tu dois attendre qu’on vienne te servir pour avoir à nouveau du vin, c’est-à-dire qu’un serveur passe 5 longues minutes à ramasser les petites miettes de pain qui s’agrippent de toutes leurs forces à la nappe. C’est-à-dire, tout ce que je n’aime pas. Certains adorent et recherchent ce type de service, qu’on apprend dans les écoles hôtelières. Peut-être le fait d’en avoir fait dans mes jeunes années, mais non vraiment, je n’adhère pas à ce genre de service, ça me met mal à l’aise plus qu’autre chose.

Quand vient le choix du vin, le maître d’hôtel pose la carte des vins sur la table et, bien que la carte des vins ne me fasse pas saliver, demi-douzaine huîtres oblige, je choisis un Muscadet. Je. Moi la femelle. Le serveur arrive avec le seau sur pied et la fameuse bouteille coincée dans des glaçons, sort la bouteille et, en lui tenant le goulot et le cul comme s’il révélait un collier Cartier, la présente par une courbette et un solennel : « Votre bouteille, Monsieur. »

Monsieur.

Et moi, j’ai une gueule à m’enfiler un litre d’Evian cul sec ou bien ?

Nous en restons un peu cois. Le serveur ouvre la bouteille et s’apprête à servir Monsieur, qui se fait un malin plaisir de l’arrêter en plein vol : « Non, c’est Madame qui goûte. » Le serveur tout tourneboulé passe alors de l’autre côté de la table pour me servir. On l’a tout chamboulé le pauvre petit. C’est donc à ce point inconcevable que ce soit la femme qui goûte le vin?

A la fin du repas, on nous propose des cafés ou autres boissons chaudes, que nous refusons poliment. Et là, un serveur arrive et insiste d’un désagréable : « Sinon Madame, nous avons un choix de tisanes et de thés. »

Donc les femmes prennent obligatoirement un pisse-mémé à la fin du repas.

Bravo. Non vraiment celle-là, on ne me l’avait jamais faite !

Alors mesdemoiselles, mesdames, messieurs, serveuses et serveurs, en fait surtout mesdames et messieurs vos professeurs, s’il-vous-plait, arrêtez de considérer que naturellement l’être pourvu de testicules à table est le plus à même de pouvoir goûter le vin. D’une, parce que ce n’est toujours celui que l’on pense qui en est réellement doté, déjà. Et puis parce qu’avec le nombre croissant de nanas dans les métiers du vin, vous devriez comprendre que les femmes ont toute leur place dans le monde du vin et qu’il vaut mieux demander qui goûte le vin et considérer de façon égalitaire les palais autour de la table.

Ce n’est pas la première fois que ça m’arrive et parfois, cela m’amuse. Mais là, avec le coup de la tisane, je me suis dis que considérer la femme comme une buveuse exclusive de Vittel et de verveine-menthe chaude était, bien que dépassée, une image encore trop présente dans les mentalités. Peut-être que dans ces restaurants, la clientèle féminine rentre dans cette case et que les serveurs sont habitués à ce genre de buveuses d’eau. Mais s’il-vous-plait, pourriez-vous au moins demander qui goûte le vin? Pourriez-vous considérer que la bouteille sera bue par les deux personnes et que donc, il convient de la présenter aux deux? Pourriez-vous simplement considérer la femme comme un client comme un autre?

Vraiment, ce serait bien. Surtout que certains de vos collègues le font très bien, heureusement pour nous.

Ah oui et, au fait, comme on m’a fait la remarque plusieurs fois dans le week-end, messieurs les serveurs – et là je m’adresse aux hommes – par pitié, je vous implore d’arrêter de sortir un « Aaaaah, c’est Madame qui régale! » quand je vous tends ma carte bleue. Je ne sais pas bien quel effet vous comptez obtenir en sortant une telle ânerie, mais sachez que c’est terriblement con et macho. Et vexant. Quoi, c’est quoi, c’est un évènement national une nana qui invite son mec au restau?  Mais allons-y on se met tous nus, on sort les tambours, les trompettes, on fait péter les Jéroboams de Champagne, allez vas-y Jean-Marie, sort les feux d’artifice du 14 juillet, c’est la fête, on fait tout péter !!!

Non en fait, c’est tout à fait normal de payer une addition quand on est une femme. Parce qu’on est indépendante. Parce qu’on gagne nous aussi de l’argent en travaillant. Parce qu’en fait, les femmes aussi ont le droit d’avoir leur propre compte bancaire, si, si, je vous assure, truc de dingue, la carte, le chéquier, les agios, tout.

Et puis aussi parce que quand c’est la carte bleue du compte commun, vous avez l’air deux fois plus con.

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16 Commentaires pour l'article “« Non, c’est Madame qui goûte »”

  1. Lili :

    Formidable. Encore un bel exemple.

  2. Le Vert et le Vin :

    Merci Eva. J’ai bien ri.
    Mais je compatis…

  3. radis rose :

    J’avoue : je bois du vin… et de la tisane :)
    Bel article.

  4. Camille :

    Merci.

  5. coraline :

    Très bien dit ! La grande classe désormais dans certains restos, trop peu nombreux à mon goût, c’est de verser directement pour déguster dans les verres de Madame ET Monsieur. Cela évite la phrase bête de Monsieur, « non faites déguster Madame »… etc !

  6. Nat :

    Quid d’un « Mimi, Fifi et Glouglou » réduisant l’intérêt porté au vin par les femmes aux fesses du vigneron ?

  7. robert durfort :

    Moi je pense qu’une femme, quand elle est accompagnée, n’a pas les qualités requises pour faire des choix comme le vin…un homme, même peu au fait, sera toujours plus respecté et donc aura le droit de choisir !!

  8. Eva ROBINEAU :

    Et c’est cela qu’il faut changer. La femme aussi doit être respectée comme un client comme un autre.

  9. Romain :

    Ce billet est magnifiquement bien « torché », un vrai plaisir pour les yeux. Je rassure tout le monde, ce comportement a aussi court chez les helvètes… C’est vrai aussi que nous sommes plus lents et donc que les changements tardent à venir.
    Ceci dit, pour ma part, j’aime beaucoup laisser « le choix des armes » et donc la carte des vis à ma douce et me laisser surprendre par ses choix. Parfois ça rejoint ce que j’aurais choisi et souvent c’est une découverte agréable. Autre sensibilité, autre envie, autre association, autre plaisir et ça, ça n’a pas de prix.

  10. Arnaud :

    Top !
    C’est comme la fois ou dans un truc encore plus moisi que celui dont tu parles, on me tend à moi la carte « avec les prix » et à madame (petite chose pure qui ne doit pas s’encombrer de ces éléments financiers) la carte « sans les prix ».
    Problème : c’était MON anniversaire, et madame m’invitait…

  11. Docadn :

    Salut Eva,

    Ha, ha et voilà !! Sinon, c’était comment en terme de nourriture ?!
    PS : 9 fois sur 10, je coupe aussi le sommelier(e) en déclamant « c’est Madame qui goûte, elle ne vous mentira pas, elle !! »… et ça arrive quasiment à chaque fois… rebienvenue en région !!
    Bonne journée « buveuse de camomille » ^^ !!

  12. Albert ORY :

    « … Un homme, même peu au fait, sera toujours…  » dit Robert Durfort : sans doute de l’humour au quatorzième degré ? Entre ceux (et j’en ai même parmi mes amis) qui considèrent tous les blancs comme indigestes, ou que le poisson exige un blanc et la viande (au sens très large) un rouge, ceux qui disent « il est trop froid » au contact d’une bouteille de rouge jeune débouchée dans un local douillet… Bref.

  13. Philippe MARGOT :

    Vous avez bien raison d’en parler – et j’insiste :
    « Non, c’est Madame qui déguste ! »
    Lorsque nous allons au restaurant nos devons souvent insister pour que la carte des vins soit apportée simultanément avec la carte des mets ! Ceci d’autant plus si l’on désire un verre de vin blanc comme apéritif en choisissant les mets et les vins…
    Puis, lorsque le sommelier se prépare à faire déguster le vin, nous sommes tentés de reprendre la phrase d’un Monsieur de la bonne société qui avait l’habitude de répondre au sommelier, se préparant à lui faire automatiquement déguster le vin :
     » Faites déguster Madame ; chez nous, c’est Madame qui met au monde les enfants et c’est Madame qui déguste !  »
    Comme lui, nous sommes d’avis que les femmes ont un nez beaucoup plus entraîné aux bonnes et mauvaises odeurs. Avec leurs bébés bien sûr, mais davantage encore lors de la préparation de chaque repas, avec le nez en permanence sur les mets en préparation.
    On peut ajouter que l’entraînement de l’odorat se perd avec les mets précuisinés et autres conserves… Autrefois, en allant à l’école, nous passions au centre de Vevey devant un maréchal-ferrant. L’odeur de la corne brûlée en plaçant le fer rouge sur le sabot…, plus personne ne connaît ça en ville. Et il y a tant d’autres exemples…
    Et pour ceux qui souhaitent un peu plus sur les bons usages à table, mon eBook au lien :
    http://fr.calameo.com/books/000030747a5f20b6e1f65

  14. Franck :

    Bravo pour le billet, mais encore plus pour la de note @Romain: « je laisse la carte des VIS à ma douce ».

  15. Gaëlle de Vinotrip :

    Fameux! Le ton que vous donnez à vos articles et particulièrement à celui-ci est exquis!
    Et vous avez bien raison de le dire, les femmes aussi savent choisir le vin à table. Selon une étude récente, 1/3 des œnologues sont aujourd’hui des femmes. En espérant que ce chiffre augmente encore et encore !

  16. Christian Bétourné :

    Non je t’assure chère Oenos, j’aime que madame goûte, en toutes circonstances, même les plus improbables.
    Sur ce je t’embrasse avec tout l’incommensurable respect que j’ai pour toi ma chère Eva :)

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