Calendrier de l’Avin 2016 – Jour 16

Posté par Eva ROBINEAU, le 16 décembre 2016

Déjà le 16 décembre (vous sentez les bûches et chocolats de Noël approcher à très grands pas, non?) et c’est Vincent qui explore pour nous cette 16ème case du Calendrier de l’Avin ! 

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J’ai découvert les vins de Franck Schisano à la Noël 2014 de manière inattendue. Ne sachant trop quoi m’offrir, mon beau-frère avait demandé aux excellents cavistes de l’Atelier des Vignerons, à Limoux, de me faire une caisse de six vins de leur choix et de me l’envoyer.

J’adore les cadeaux, surtout quand ils sont liquides. Tel l’enfant au pied du sapin, je m’empresse de tout déballer et je m’arme d’un tire-bouchon. Mon palais s’arrête sur un rosé IGP Vallée de l’Aude 2012 d’une superbe vinosité. Un pressé de « Mances ». Intrigué par ce cépage inconnu au bataillon, je mène l’enquête. J’apprends que le Mances est le nom limouxin du Côt. Autrement dit : du Malbec.

Je scrute l’étiquette, d’ailleurs fort belle : il s’agit de la Cuvée « Oraison » du Domaine Cathare. Drôle de nom pour un vin. Google m’apprend que pour les Cathares, Oraison est tout simplement le Pater, la prière enseignée par le Christ à ses apôtres. Un clic sur le site du domaine m’informe que toutes ses cuvées reçoivent le nom d’un sacrement ou d’un rite Cathare. J’y découvre également le parcours atypique de leur créateur : Franck Schisano, ancien trois-quart aile du Racing Club de Toulon, reconverti il y a quelques années dans la viticulture bio.

En dépit de la virilité supposée du vigneron – jugée à l’aune de son ancien métier – on est ici en présence d’un vin complexe, très loin d’un simple faire-valoir d’apéro. Ce rosé se classe d’emblée dans la catégorie des grands rosés de repas, et suggère des accords audacieux. Je regrette déjà de ne pas en avoir quelques bouteilles d’avance pour tester les idées qui me viennent….

De passage dans la région pour Pâques, je fais un léger crochet de 200 kilomètres pour rendre visite aux cavistes de l’Atelier des Vignerons, avec bien sûr l’idée de rafler leur stock d’Oraison. Julien et Laurence m’accueillent chaleureusement. J’apprends avec désespoir que le Domaine Cathare n’a produit qu’une seule fois sa cuvée Oraison. Je ne repars pas sans récupérer les quelques bouteilles qui leur restent en cave. J’en profite également pour prendre toutes les autres cuvées du Domaine en vente à la cave – et bien sûr un nombre respectable de belles quilles d’autres vignerons que ces cavistes qui font honneur au métier ont à cœur de faire découvrir à leurs clients.

De retour à Paris, quelques semaines plus tard, je décide d’en ouvrir une. Ma main se dirige spontanément vers un blanc : la Cuvée Consolament. Le verre révèle un robe pâle, fragile, presque transparente. J’approche mon nez et je sombre dans un abîme de perplexité : qu’est-ce que c’est que ce truc ? On dirait bien de la pomme verte. Et du chèvrefeuille ? Et quoi d’autre ? J’en bois une gorgée. Le vin est long. Une seconde gorgée. Stupéfaction. Commence alors un voyage mental. Le temps n’importe plus. Je suis ailleurs. Totalement libéré des entraves terriennes. Entrechoquant mes songes, s’impose la nécessité de rencontrer celui qui a créé ce vin cosmique.

Dix minutes plus tard, à l’issue de la quatrième gorgée – qui appelle le remplissage du verre désormais vide – j’empoigne mon smartphone et je google frénétiquement. Le « Consolament », est un sacrement qui, par imposition des mains et de l’évangile de Jean sur la tête du postulant, apporte le salut en assurant le retour au ciel de la seule partie divine de l’homme : l’esprit. Il est le point de départ d’un choix de vie en accord avec la doctrine cathare (justice et vérité), permettant à la nature divine de se détacher partiellement de la nature mondaine ou charnelle, et d’accéder au salut. Le Consolament officialise le choix du novice ou du mourant à mener une vie chrétienne. Ce sacrement jouait un rôle fondamental dans les communautés Cathares car il était à la fois sacrement d’ordination et d’extrême-onction, alors appelée le « Consolament des mourants ».

Ce Consolament liquide est un vin tranquille produit à base de Mauzac vert. Ce cépage endémique de la région de Limoux (ainsi que de Gaillac) a notamment donné le jour à la fameuse Blanquette, le plus ancien des vins effervescents (découvert en en 1531, plus d’un siècle avant le Champagne). Il est aujourd’hui supplanté par le Chardonnay (et plus accessoirement le Chenin) dans l’appellation Limoux.

Pourtant, ce cépage vibre à l’unisson du terroir qui l’a fait naître. La vallée de Limoux est assurément l’un des grands terroirs de France. Sa complexité climatique est grande, et l’on dénombre quatre variantes simplifiées : Méditerranéenne, Océanique, Autan et Haute Vallée. C’est sans doute dans les terroirs d’altitude (400m), justement là où les parcelles des vignes du Domaine Cathare ont été choisies, qu’il exprime son plein potentiel et explose les repères habituels en termes de fraîcheur, de légèreté, et d’assemblage que l’on peut avoir, comme autant de préjugés, sur les vins blancs du Languedoc.

A lui seul, ce vin invite à reconsidérer l’AOC Limoux dans son ensemble. Cette appellation a malheureusement pu, dans le passé, galvauder l’image de ses crus par des pratiques culturales inadaptées. Mais elle pourrait bien aussi être le berceau de très grands vins tranquilles du Languedoc – en rouge, mais surtout en blanc. Les cuvées du Domaine Cathare, Consolament (100% Mauzac vert), sa cousine Caretas (100% Chenin), ou leur demi-soeur Château de Festes (Chenin majoritaire, Mauzac), en sont parmi les précurseurs.

Encore aujourd’hui à chaque fois que je goûte un verre de Consolament, le monde qui m’entoure s’éloigne à une vitesse vertigineuse. Mille idées nouvelles m’envahissent. Les pensées déferlent. Mon esprit quitte mon corps et, libéré, contemple l’univers comme on lit dans un livre. Ce n’est pourtant pas une drogue dure, mais un simple verre de vin. J’ignore s’il vous fera le même effet, mais cela vaut de coup d’essayer ;)

Comme moi, en goûtant ce vin, vous aurez probablement l’envie – voire le besoin – de rencontrer Franck, néo-vigneron sensible autant que rugueux, et de lui demander comment ses si grands vins portent en eux le pouvoir mystique de bouleverser l’âme.

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Vincent (Crédit : Audrey Domenach – Pixel Image)

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